Le social en fabrique

Ce texte a pour objectif de construire une analyse de la situation actuelle du champ du travail social  et de poser ainsi les bases de notre maison d'édition et notre site internet, Le social en fabrique. Ce faisant, il dresse une série de constats qui témoignent de la probable fin du paradigme actuel au fondement de ce champ d'activité. D'autres paradigmes se présentent sur la scène. Certains proposent une nouvelle modernité et, sous ce chapô, re-conditionnent les affres de l'esprit du capitalisme. Après les besoins puis le projet, les compétences cherchent à prendre la place. Nous souhaitons ici participer à faire advenir une autre voie.

 

  1. La place des savoirs en formation peu claire
  2. Un constat s'impose : il manque une prise en compte des pratiques transformées en expérience
  3. Il manque l'accumulation d'un savoir professionnel dans lequel puiser des réflexions pour penser ces problèmes de l'action.
  4. À partir de ces quelques éléments, posons les enjeux qui nous semblent pouvoir fonder une nouvelle démarche.
  5. Une pensée hors du libéralisme
  6. L'égalité comme horizon 

 

 

Le texte est construit en indiquant les limites rencontrées dans plusieurs directions au sein du champ du travail social. Ces limites révèlent la logique actuelle du champ. Nous partons d'elles pour en premier lieu dessiner d'autres perspectives, puis en deuxième lieu, pour proposer un paradigme d'une autre nature. Deux piliers servent d'assise à notre propos. Nous présentons les analyses en fonction d'eux : l'expérience et l'égalité. Plusieurs conséquences doivent être tirées de ces bases quant à l'ancrage du domaine de l'animation socioculturelle dans le paysage des disciplines scientifiques et des enjeux de société. Des ruptures s'imposent.

 

Par ce texte, nous voulons dire aux travailleur-es sociaux, bénévoles, profanes ou diplômés, aux responsables, hommes et femmes quelque soit leur échelon, aux élu.e.s qu'ils et elles comptent comme chacun et chacune des personnes œuvrant dans ce domaine. Ensemble, ils et elles prennent part à notre destinée commune : fabriquer du social où l'égalité fonde le sens de nos liens.

 

1. La place des savoirs en formation peu claire

 

La formation actuellement dispensée pour les professionnel-les du social s'appuie peu sur les savoirs dégagés de l'expérience mais plutôt sur un ensemble de démarches et dispositifs structurés autour de la notion de projet et de sa méthodologie. Une des conséquences de cette situation est l'insatisfaction des professionnel-les à trouver, dans les formations proposées, les moyens de penser vraiment leur action. Certain-es professionnel-les disent d'ailleurs que les formations diplômantes ne servent que l'objectif d'obtention du diplôme et donc peu, celui de rendre meilleures leurs pratiques. L'expérience montre que l'élaboration d'une réflexivité professionnelle avec des outils adaptés, – comme le permet le cadre universitaire moins corseté dans ses contenus et ses formes d'enseignement –, ouvrent l'appétit des apprenant-es, les mobilisent pour aller chercher des savoirs éclairants leurs pratiques, les aident à formuler leur problème professionnel et, grâce à ces possibilités, à y trouver des réponses. Il ne s'agit pas de produire un cadre de formation qui rende impossible l'acquisition de diplômes, mais d'entrer dans une logique distanciée d'avec le modèle que les tutelles proposent. Cette forme n'a donné lieu que trop peu à un travail d'analyse critique par des chercheur-es du champ. On oublie que cette articulation entre forme de validation du diplôme et façon d'y former les professionnel-les fût à l'origine, pour l'Etat, un moyen d'orienter les pratiques du champ.

 

2. Un constat s'impose : il manque une prise en compte des pratiques transformées en expérience.

 

L'articulation des contenus de formation aux savoirs produits, par quelques chercheur-es du champ, se présente le plus souvent sous forme d'une simple juxtaposition. On s'interroge, du côté des organismes de formation du social, de temps en temps, sur la façon d'amener les savoirs produits ailleurs, devant les professionnel-les. Une autre version de ceci consiste à dire, comme le font trop souvent les universitaires, que c'est aux étudiant-es de se débrouiller pour adapter des savoirs produits dans des champs très différents, à leurs contextes professionnels singuliers. On peut ajouter à ce point l'absence d'accumulation des savoirs produits par les professionnel-les, la caricature de ce phénomène résidant dans l'interdiction qui leur est faite de s'appuyer sur les écrits produits par leurs collègues, comme les mémoires professionnels, pour l'obtention de diplômes (mention très clairement indiquée à l'époque du DEFA[1], mais aussi, aux assistantes sociales et interdiction énoncée, par ailleurs, par certains responsables de formation du social).

 

3. Il manque l'accumulation d'un savoir professionnel dans lequel puiser des réflexions pour penser ces problèmes de l'action.

 

Dans le monde de l'édition, il existe actuellement une difficulté à publier une réflexion pédagogique, soit la production par celui ou celle qui agit, d'une pensée sur son acte. Le modèle de la scientificité actuelle, dominant, pose le principe d'une rupture épistémologique au point d'arriver à des savoirs qui ne servent plus le propos des professionnel-les, c'est-à-dire ce qu'ils ou elles font. Il manque un espace entre l'oralité professionnelle dévalorisante, et dévalorisée, et la pensée distanciée sur l'action des professionnel-les, soit l'espace d'une pensée pédagogique.

 

Les théories produites dans une pureté revendiquée d'avec le monde des pratiques finissent par se construire une existence hors sol puisqu'aucun rapport à la pratique ne vient les interroger. Le principe d'une utilité des savoirs et des théories produites doit être ré-interrogé. L'enjeu de construire le passage des pratiques à l'expérience et, au-delà, aux théories, oblige à ne pas perdre de vue l'effet des pratiques. Il faut pouvoir saisir les conditions qui permettent de passer du point singulier d'une action à une généralisation enracinée dans les pratiques, et en même temps, il faut saisir au sein des pratiques comment l'idéologie travaille et empêche de voir ce que les pratiques font vraiment.

 

Faut-il lire derrière ces constats les restes de la logique de construction du champ quand l'État, via les formations et les diplômes, cherchait à en contrôler le développement ? Peut-être… L'essentiel est maintenant de s'interroger sur les conditions à réunir pour produire les cadres de haut niveau qui soient en mesure d'apporter de nouveaux regards en ce moment où un autre monde possible essaie d'advenir; des cadres qui puissent rendre compte devant les autres (pair-es, collègues, publics, citoyen-nes) de ce qu'ils font.

 

4. À partir de ces quelques éléments, posons les enjeux qui nous semblent pouvoir fonder une nouvelle démarche.

 

La production de savoirs issus de l'expérience doit être le cœur des changements à venir : l'expérience librement discutée, servant à orienter les actions qui produiront un approfondissement de ces savoirs, est la brique nécessaire pour inscrire l'action dans une perspective démocratique (l'expérience au sens de Dewey).

 

La mise en écrit de la pratique est un moyen de publiciser [2] les savoirs qu'elle contient et donc permet de la faire entrer dans l'espace polémique collectif qui dégagera les orientations à suivre à une échelle plus large (un territoire, un groupe professionnel, la société). Par ce chemin, la pratique devient expérience, publicisable et cumulable. L'écriture ne va pas de soi lorsque les problèmes sociaux mis au travail sont complexes voire ignorés. « Écrire c'est penser » nous dit Howard Becker mais c'est aussi faire advenir à la lumière, articuler les éléments qui fabriquent le social. Nombreux sont les professionnel-les qui buttent sur cet exercice se renvoyant à eux-mêmes des difficultés qui appartiennent à l'organisation des rapports sociaux et la complexité à les décrire.

 

L'enquête est un moyen d'approfondir les savoirs constitués de l'expérience : des recherches pédagogiques doivent être favorisées pour collectivement avancer dans la compréhension des phénomènes sociaux que prennent en charge les professionnel-les du social. Cette recherche est au service des publics et doit orienter de ce fait l'action vers une amélioration de la compréhension des problèmes vécus par ces publics. L'enquête est portée par les publics. Elle doit les aider à penser les problèmes dans lesquels ils sont plongés. L'expérience de l'enquête en formation doit permettre aux professionnel-les d'en comprendre la portée, et la puissance, afin d'accompagner ensuite les publics.

 

La formation et l'enseignement n'ont pas vocation à changer les personnes même si un tel résultat, pour partie, se trouve être au final réalisé. L'enjeu est de permettre aux individus en formation de pouvoir poser le problème auquel ils sont confrontés dans leur activité quotidienne. Énoncer son problème est un objectif en soit car cela permet alors de s'en saisir, d'en mesurer l'étendue, d'en voir les différentes facettes, puis de penser une façon de le faire évoluer.

 

Le moyen de mettre en mouvement ces éléments fondateurs sera de réunir, en synergie : la production d'une expérience des pratiques ; la diffusion et la publicisation de l'expérience transformée en théories professionnelles ; la recherche sur les théories professionnelles en utilisant l'accumulation de ces savoirs professionnels, la recherche-action-formation de transformation sociale. Du terrain au terrain en passant par la pensée de l'action.

 

La doxa du projet a une visée précise : en organisant le monde sous cet angle de vue, il est possible de rationaliser les pratiques, d'agir pour diminuer les coûts des services publics et, au final, contrôler à grande échelle l'action sociale. La méthodologie du projet est une forme très appauvrie de pensée, pour laquelle, l'accumulation de savoirs ne sert à rien sinon à orienter de plus en plus l'action dans des impasses. Fonder l'action sur la production de savoirs, et donc, sur la présence d'espaces de dispute ouverts, publics et publicisés, permet d'entrer dans un schéma très différent car articulé à la démocratie.

 

5. Une pensée hors du libéralisme

 

Si nous sortons de cette méthodologie du projet alors il faut modifier profondément la structure des diplômes du champ. Ils doivent servir à produire des professionnel-les capable d'avancer pas à pas en s'appuyant sur les savoirs qu'ils et elles produisent et ceux de leurs collègues et pair-es.

 

Le problème rencontré par l'un des acteurs dans le champ du travail social, et quelque soit cette place, génère la production d'une expérience. Il nous faut entrer maintenant dans l'analyse de la nature de ces problèmes. Au fond, ce qui se joue là est la question du cadre d'analyse ultime qui devrait mettre les un-e-s et les autres en mouvement. Actuellement, le cadre d'analyse oscille entre deux grands paradigmes pour notre champ. Ou bien, on entre dans la doxa du néo-libéralisme et son corollaire du New Management, l'efficacité et l'efficience comme bible de l'action, ou bien, on pense le monde à partir du cadre psychanalytique qui devient une sorte d'anthropologie révélée. D'autres voies existent. Par exemple, avec Dewey, on peut penser la construction des valeurs comme relevant d'un processus de classement des choses et des actes entre bien et mal. Des instances, des façons de faire, se chargent de rendre « évident » les principes et les valeurs qui nous lient. Selon ce fil de pensée, nous pourrions rendre centrale la question de la production des valeurs qui nous permettent de faire société : quelles sont-elles et comment se construisent-elles ? De même, nous aurions intérêt à mettre au dessus des autres la valeur qui concerne le plus d'individus. Dans notre modèle politique, la démocratie, nous avons collectivement choisi que l'égalité serait le cœur de notre organisation. Ré-affirmons ici ce choix.

 

6. L'égalité comme horizon 

 

La question est maintenant d'articuler le propos sur l'expérience et l'enquête avec celui-ci sur l'égalité. Une façon de faire est de penser les problèmes sociaux qui irriguent le champ du travail social comme la trace de l'effectivité de l'égalité dans le fonctionnement de notre société. Les problèmes sociaux signent la présence de situations d'inégalité. Ceci a pris différentes appellation au cours du temps comme la question sociale, la question urbaine, la question ethnique… autant de façons de penser globalement la mise en œuvre de l'égalité.

 

Nous posons pour notre part que l'expérience et l'enquête visent à mettre au travail l'éprouvé de l'inégalité et la façon d'en changer le cours. L'enjeu du travail social est de permettre que les problèmes sociaux entendus comme des accros au principe d'égalité soit énoncés, rendus publiques, mis au travail, que des réponses soient mises en œuvre et testées. La félicité des questions soulevées, par la présence de l'inégalité de traitement dans la sphère publique, est au fondement du travail social. À ceci nous ajoutons l'idée promue par le care : l'enjeu est de réparer la société là où elle produit des inégalités et pour cela nous devons être attentifs au fait que nous sommes tous et toutes des êtres vulnérables.

 

Faire société, c'est déclarer que nous sommes collectivement responsables les uns des autres : lorsque la vie nous ramène à notre vulnérabilité, c'est alors que le principe d'égalité couplé à celui de fraternité trouve tout son sens à nos yeux. Mais, la vulnérabilité est une chose qui fait partie de notre humanité. Nous devons nous occuper des besoins de ceux-celles qui ne peuvent s'en occuper par eux-elles-mêmes.

 

Nous faisons de toutes ces perspectives le fondement de notre maison d'édition Le social en fabrique©.

 

Bagneux, 19 juin 2015

Jean-Marie Bataille et Jean-Michel Bocquet

 

 


 

 

  1. Diplôme d'État aux fonctions d'animation
  2. De rendre public et discuté publiquement.
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