Le Social en fabrique et Travail social debout

 

Notre réflexion sur ce que devrait être une maison d’édition, les publications dans le travail social et les modes de financement de la recherche, comme de la production de ressources pour ce champ, rejoint celle de Coopcycle, émanant de Nuit Debout à propos d’un autre modèle de rémunération des livreurs à vélo. Nous aimerions témoigner ici de la trace laissée par cette expérience de Nuit Debout dans nos pratiques et dans nos perspectives.

 

 

D’où nous venons et qui nous sommes

Commençons par dresser le tableau de nos réflexions actuelles. Lorsque Nuit Debout commence le 31 mars 2016, la maison d’édition Le social en fabrique a un an. Nous sommes dès le début sur place avec l’idée qu’il y a là quelque chose de neuf qui s’y déroule.

On propose alors la création d’une commission travail social. Puis, notre activité professionnelle nous éloigne du lieu. Quand nous y revenons une quinzaine de jours plus tard une commission « action travail social » s’est créée. Nous l’intégrons.

Rapidement, nous souhaitons apporter autre chose, être au-delà des actions à préparer, tenter de penser le travail social dans ses mutations. Une sous-commission se créée. Elle donnera lieu au Manifeste du travail social.

Avec les deux premiers ouvrages de notre maison d’édition, sur La prise de responsabilité des jeunes et les associations et sur l’évaluation du dispositif #GénérationCampColo, nous sommes à chaque fois dans des écritures collectives.

 

Au niveau économique, nous pensons dès le début à faire en sorte que les auteur·e·s soient rémunérés pour leur travail et touchent des droits d’auteurs. Nous en faisons un principe qui oriente l’ensemble de notre modèle.

Les personnes qui écrivent des textes (articles, livres) seront toujours rémunérées. Bien que cette phrase semble évidente, nombreuses sont les bases de données comprenant des articles de revues qui ne le font pas, voire demande aux auteur·e·s de payer pour être mis·e sur leur base de ressources…

 

Notre philosophie sur le plan économique

Nous participons aux réflexions du Collectif des associations scitoyennes que nous avons découvert grâce  à l’une de nos auteures.

Que dit-il ?

Au regard de la montée en puissance d’un modèle basé sur les contrats à impacts sociaux qui part du principe que si on fait gagner de l’argent à l’État, celui-ci pourra rétribuer les financeurs de votre activité, nous sentons qu’il est urgent de trouver une façon de se positionner, de fait, au sein de notre activité.

La rencontre avec les Cigales1 nous en donne l’occasion.

Les cigaliers sont des personnes qui s’engagent pour l’économie réelle dans le territoire où ils vivent. Les choix locaux ont une influence sur l’ensemble de l’économie. Cela nous amène à vérifier, par exemple, l’accessibilité de notre offre à tout le monde. Nous engageons alors un travail de mise à niveau de notre site pour qu’il le devienne2.

Nous changeons aussi de perspective : tous les documents, quel que soit leur format, peuvent devenir des ressources (vidéo, audio, textes, rapport, articles, livres…).

Mais comment fabriquer, par exemple, des documentaires ?

Nous décidons de nous impliquer aux côtés d’une réalisatrice dans la création d’une maison de production. Pour cela, nous mettrons à disposition un pourcentage des recettes retirées de nos abonnements. Nous garantissons ainsi la possibilité de créer dans la durée, ce qui constitue une nécessité pour un travail de réalisation.

Nous sommes en train de réfléchir actuellement à la façon de favoriser d’autres types de productions en particulier celles qui concernent la recherche en travail social. Et nous allons y arriver…

 

Nos valeurs

Le social en fabrique est une maison d’édition de ressources.

Elle aide à en fabriquer :

- en mettant à disposition des abonné·e·s un logiciel d’écriture,

- en organisant des rencontres sur des thématiques (Rencontres de Courcelles, symposium, ou journée d'étude à venir sur la Méthodologie de la théorisation enracinée (MTE)),

- en accompagnant des auteur·e·s dans leur publication.

Elle cherche des ressources sur internet pour les mettre à disposition des abonné·e·s… Que veut dire ce terme « abonné·e·s » et comment il se rattache à Nuit Debout ?

C’est précisément à cet endroit. Celui d’une contradiction entre un état d’esprit de remise en cause du capitalisme en général, dans sa version libérale en particulier, et de l’autre côté, le fait de faire payer un abonnement pour des ressources qu’on peut trouver soi-même sur internet que nous voulons nous tenir.

À cette place, vient être interrogé notre rapport à l’argent, à l’État, à l’action publique. Nous avions au début de notre activité évoqué l’idée d’une rémunération du capital bloqué en dessous de 3 % comme moyen de fixer d’emblée l’utilisation de l’argent que nous récolterions à autre chose qu’à la rémunération du capital. Mais cela n’est pas suffisant.

 

Le modèle de la sécurité sociale nous inspire ici. Comment faire en sorte que les travailleur·euse·s sociaux·ciales puissent peser sur l’organisation de leur champ professionnel en particulier et sur la société en général ?

Nous prenons comme base l’expérience menée aux États-Unis, à Chicago, à la fin du XIXème siècle à Hull House par Jane Addams et un collectif de femmes. Dans ce centre social, elles construisent les bases d’une politique du care : accueillir les personnes comme elles sont et partir de leurs préoccupations pour élaborer des remises en causes des politiques publiques. Ainsi, c’est en partant de la question de pourquoi les familles restent pauvres que les lois sur le travail des femmes vont être conçues.

On retrouve cette approche dans les méthodes développées par Saül Alinsky, lui aussi de Chicago.

 

Il n’existe pas d’organismes qui seraient le point de départ de recherches menées par des acteurs du travail social en lien avec les personnes accompagnées et qui aurait pour perspective de construire, élaborer, faire connaître des pratiques et des politiques pouvant changer la vie du peuple. L’argent des abonné·e·s peut ainsi devenir bien autre chose qu’une accumulation de capital, plutôt un instrument pour produire de la transformation sociale. Le chantier est devant nous.

 

Comment fabriquer des ressources ? Nous utilisons un logiciel de recueil de données bibliographiques et nous mettons celles-ci à disposition des abonné·e·s. C’est l’un de nos premiers services. Nous avons décidé de passer à une logique de co-construction. La base est accessible à ceux et celles qui sont abonné·e·s. Ils et elles peuvent participer au projet de fabriquer une base la plus complète possible. Le choix des ressources n’est jamais anodin. Certaines sont porteuses de valeurs et d’autres non.

Aller à la recherche des ressources humanistes, les faire connaître, faire connaître certaines thématiques, voilà des enjeux importants.

 

Là se trouve aussi un autre aspect. Le fait d’être abonné·e·s donne un pouvoir : celui de prendre part à la vie de ce projet. On peut aller plus loin. Il est possible, de ce fait, de devenir actionnaire de la maison d’édition en y prenant des parts. Les sommes accumulées pourront ainsi devenir objet de débats quant aux orientations à venir sur leurs usages. En particulier, nous aurons à décider quel projet de recherche-action-collaborative nous soutiendrons. L’argent va servir aussi à construire un moteur de recherche performant permettant de trouver facilement des ressources sans avoir à connaître les « opérateurs booléens »…

 

Au final, nous avons créé un espace commun qui nous oblige, et nous l’acceptons sans problème, à revisiter en permanence nos pratiques et le sens de ces pratiques. Pour nous, ceci est un acquis de Nuit Debout qui irrigue notre façon de penser. La radicalité du moment reste au cœur de nos réflexions. Comment rester fidèle à ce temps suspendu place de la République ? Comment mettre du sens dans une entreprise ?

 

N’oublions pas que les canuts (mutualisme, conseil des prud’hommes, coopérative) d’un côté et les communards (autogestion) de l’autre ont inventé, à des moments clés de notre société, d’autres façons de faire fonctionner des entreprises. Rien ne nous oblige à continuer à perpétuer ce vieux monde. Inventons du commun !

 

 

 

 

 

1Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire.

2Le travail de mise en accessibilité est actuellement en cours de bouclage de recherche de fonds.

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