L'analyse de pratiques professionnelles

Un dossier préparé par Karima Gacem

 

AdobeStock_74033160 AdobeStock_74033160  L'analyse des pratiques professionnelles est bien connue des travailleur·euse·s sociaux·ciales. De la formation initiale au travail en institution, chaque travailleur·euse social a rencontré ce dispositif qui met au travail sa parole et ce qu'il·elle engage dans la relation à l'usager. Pour commencer, reprenons la question nodale que posait Paul Fustier : « qui est l'autre pour moi et qui suis-je pour lui ? » Tenter de répondre à cette question, c'est bien sûr questionner le sens de la relation éducative mais aussi le contexte institutionnel dans lequel elle se déploie. Mais aussi, qu'est-ce que c'est qu'être professionnel·le de l'aide et du soin avec cet enfant, cet adulte là ? S'introduit dès lors une notion tout aussi fondamentale, celle du sujet, avec sa singularité, ses désirs et ses souffrances et celle de l'intersubjectivité qui nous renvoie à la notion de clinique. Clinique du soin, clinique de la relation éducative, c'est se tenir au chevet, aux côtés de la personne accompagnée pour la soutenir dans ce qu'elle traverse. La capacité à comprendre, à analyser, à chercher le sens de ce qui se vit pour l'autre et avec l'autre, peut être une manière d'appréhender l'analyse de pratiques.

 

Si l'analyse de pratiques peut se dérouler dans une école de travail social entre étudiants en formation ou en institution dans une équipe de travail, le lieu, son histoire, les participants, l'intervenant, la commande dans laquelle elle s'inscrit, l'ancrage théorique sur lequel elle s'appuie, sont tout autant d'éléments qui vont colorer l'analyse de pratiques. Nous parlerons donc d'analyses de pratiques au pluriel, tant ces modalités vont jouer un rôle dans ce qui va s'y dérouler.

 

Analyses de pratiques, c'est quoi?

On peut partir, pour définir ce qu'est l'analyse de pratiques, d'une définition donnée par l'Ecole des Parents et des Educateurs qui propose ce type d'interventions :

 

« L’analyse de pratiques est une démarche de travail accompagnée, essentiellement centrée sur le travail social (plutôt que sur la personne du travailleur social). Elle est finalisée par la construction ou le remaniement de l’identité professionnelle, le développement d’une intelligence des situations, l’évolution, l’harmonisation et la transformation des pratiques pour la cohérence du projet global. »

 

L'analyse de pratiques est centrée sur le travail social, plus que sur le|a travailleur·euse social. C'est un des éléments qui distingue l'analyse de pratiques de la supervision. Une de ses finalités est la construction ou le remaniement de l'identité professionnelle, elle intervient donc dans un processus central, celui de la professionnalisation des participants. Les termes, « développement, évolution, transformation » renvoient à l'idée de mouvement, de changement. L'harmonisation et la cohérence, à l'idée d'un ensemble dans lequel elle inscrit les participants, un ensemble, un tout hétérogène qui est rassemblé dans un projet global, donc une forme d'unité.

 

La méthode employée

« Le travail d’analyse et d’élaboration se fait à partir de cas, de situations quotidiennes et d’expériences présentées par les participants. L’exploration de ce contenu concret détermine les axes de réflexion du groupe par rapport au positionnement, aux relations, au style d’intervention, aux résonances personnelles quant aux publics accueillis, à l’équipe, aux partenaires ; autrement dit à l’articulation du champ personnel et professionnel. Des outils théoriques, informatifs ou méthodologiques sont apportés par l’intervenant afin de permettre une mise en perspective de situations et de nouvelles hypothèses de travail. »

 

L'analyse de pratiques a pour point de départ les pratiques quotidiennes, des contenus concrets qu'elle a pour but d'analyser et d'élaborer. C'est à partir de ce contenu concret que l'analyse va pouvoir se faire. Elle prend en compte l'articulation du champ personnel et professionnel puisqu'elle traite aussi des résonances personnelles vis à vis, non seulement des publics accueillis, mais aussi de l'équipe et des partenaires. L'intervenant prend pour support un ancrage théorique, une méthodologie, apporte des informations qui vont donner une autre dynamique, une autre perspective, d'autres hypothèses de travail à l'intérieur de l'équipe. Il amène donc des éléments nouveaux qui vont nourrir et renforcer chaque professionnel mais aussi l'équipe dans son ensemble.

 

Les objectifs visés

« Clarifier son rôle et ses missions pour mieux se positionner par rapport à son public et aux autres professionnels. Comprendre et élaborer les difficultés pour mieux s’orienter dans la complexité des situations rencontrées. Renforcer les attitudes et les comportements pertinents dans l’exercice professionnel. Prendre du recul par rapport aux situations et aux personnes. Appréhender autrement les situations et ouvrir de nouvelles perspectives dans la façon d’intervenir. »

 

On retrouve là encore l'idée de positionnement, face au public et aux partenaires. Face à la complexité des situations rencontrées, l'analyse de pratiques propose une compréhension et une élaboration. Mieux s'orienter sous-entend l'idée qu'on y voit plus clair, qu'on se repère davantage dans les méandres de la complexité. Les termes « ouvrir, nouvelles perspectives, appréhender autrement » amènent aussi cette idée d'un regard nouveau, plus clair, plus aiguisé et plus affûté. On trouve aussi l'idée de « pertinence » des comportements et des attitudes professionnels, mais ce terme reste vague. Le terme couramment utilisé de « prendre du recul » introduit l'idée de prendre de la distance, d'être moins « collé » aux situations et aux personnes.

 

On retrouve ces « ingrédients » dans d'autres définitions de l'analyse des pratiques. Dominique Fablet, qui a rédigé plusieurs ouvrages sur cette thématique, reprend la définition suivante de l'analyse des pratiques professionnelles dans un article de 2004 : « sont organisées dans un cadre institué de formation professionnelle, initiale ou continue ; concernent notamment les professionnels qui exercent des métiers (formateurs, enseignants, travailleurs sociaux, psychologues, thérapeutes, médecins, responsables de ressources humaines…) ou des fonctions comportant des dimensions relationnelles importantes dans des champs diversifiés (de l’éducation, du social, de l’entreprise…) ; induisent des dispositifs dans lesquels les sujets sont invités à s’impliquer dans l’analyse, c’est-à-dire à travailler à la co-construction du sens de leurs pratiques et/ou à l’amélioration des techniques professionnelles ; conduisent à une élaboration en situation interindividuelle, le plus souvent groupale, s’inscrivant dans une certaine durée et nécessitant la présence d’un animateur, en général professionnel lui-même dans le domaine des pratiques analysées, garant du dispositif en lien avec des références théoriques affirmées » (Blanchard-Laville et Fablet, 1996, p. 262-263).

 

Pour Fablet, l'analyse de pratiques a une visée avant tout formative, elle s'intéresse à la « mise en discours de l'agir professionnel » et s'adresse au praticien en tant qu'« acteur social » plutôt qu'à un sujet en rapport avec sa propre histoire (ce qui se rapproche plus des groupes Balint et de la supervision).

 

Marcel et al. (2002) proposent de donner trois visées à l'analyse des pratiques : une visée de formation (centrée sur le développement de l'expertise et la construction identitaire), une visée de transformation et d'évolution des pratiques et une visée de production de connaissances sur les pratiques (visée de la recherche). Selon la visée poursuivie, elle donnera une teneur différente en fonction du dispositif mis en place.

 

« Il ne fait jamais ça avec moi »

Si l'analyse de pratiques peut être vue comme un outil incontournable à la mise en mots de ce qui se déroule sur la scène professionnelle, si ses visées et ses finalités font de ce dispositif un support, un plus pour les professionnels, tendre vers cela n'est bien sûr pas une évidence. « Il ne fait jamais ça avec moi », voilà une phrase glânée sur le blog de Jean Cartry.

 

« Une éducatrice évoque la gêne que lui causent les attitudes érotisées fréquentes d’un jeune. Une autre intervient immédiatement : « Il ne fait jamais ça avec moi ! » De cette résistance exprimée avec une violence qui fait taire la locutrice, toute l’équipe, mutique, semble alors solidaire. On est aux antipodes de l’analyse des pratiques. (mais on est bien dans la clinique !!!). »

 

Je me suis alors souvenue que cette phrase banale, que l'on peut entendre dans ce type de groupes, que j'ai souvent entendue, d'ailleurs je ne suis même pas sûre de ne pas l'avoir dite (comme quoi...), est tout sauf une aide à la mise en mots. Elle culpabilise le professionnel qui ne vit pas la même situation que les autres, elle l'isole du reste de ses collègues, elle le fragilise dans son positionnement. Voilà réunis plusieurs ingrédients qui vont à l'inverse même de ce vers quoi tend l'analyse de pratiques ! Et si l'intervenant n'y prend pas garde, elle peut inhiber totalement le professionnel qui a pris le risque de dire ce que les autres ne voulaient pas entendre. Pour être un support, l'analyse de pratiques suppose donc d'être vigilant à respecter la parole de l'autre, à l'entendre, à questionner nos évidences. Car il s'y joue des phénomènes de groupe, Car le groupe peut chercher à défendre sa propre existence, à se considérer comme un tout où les positions différenciées et singulières peuvent avoir bien du mal à se dire.

 

Analyse de pratiques et normalisation ?

« Autrefois, on rétribuait les bras et les jambes. On a ensuite demandé aux salariés de travailler avec du cœur. Aujourd'hui, on leur réclame du cerveau. » (Berchet, 2000 cité par Marcel et al).

 

Faire du travailleur un individu compétent et autonome n'est pas étrangé aux attentes des institutions vis à vis de leurs salariés. L'analyse de pratiques ne contribue t'-elle pas ainsi à une forme de contrôle et d'intégration des individus dans la logique et le discours dominants ? C'est la question que posent Marcel et al. (2002) Cette question mérite en effet d'être posée. Dans quelle mesure l'analyse de pratiques, en contenant et en régulant les conflits institutionnels, en répondant aux exigences des employeurs, ne participe-elle pas d'une forme de normalisation? Dans quelle mesure ne sert-elle pas d'alibi pour justifier d'une réponse donnée aux difficultés des équipes : « où est le problème, on fait ce qu'il faut ? » Ces questionnements, s'ils peuvent paraître provocants, n'en sont pas moins ceux que peuvent vivre certain·e·s professionnel·les qui sont passé·e·s par ce type de dispositifs. Le but n'est pas ici de retirer à l'analyse de pratiques tout l'intérêt précieux qu'elle peut avoir, mais de rappeler qu'à partir du moment où elle s'inscrit dans un contexte institutionnel situé, l'analyse de pratiques se déroule au coeur des tensions, des enjeux, des attentes explicites et implicites des acteurs. Ramener la question de son sens et des finalités qu'elle poursuit peut permettre d'éclaircir les enjeux cachés dont elle peut se retrouver dépositaire.

 

 

Bibliographie indicative

Altet, M. (2000) L’analyse de pratiques : une démarche de formation professionnalisante ?, Recherche et formation n° 31, 25-41.

 

Baïetto, M.-C. Barthélémy, A. Gadeau, L. (2003) Pour une clinique de la relation éducative. Recherche sur les dispositifs d’analyse des pratiques professionnelles, Paris, L’Harmattan, 2003.

 

Barbier, J.-M. et Galatanu, O. (dir.). (1996) Savoirs théoriques et savoirs d'action. Paris : PUF.

 

Beillerot, J. (2000) Le rapport au savoir. In Mosconi, M., Beillerot, J. Blanchard-Laville, C. (dir.), Formes et formations du rapport au savoir. Paris : L'Harmattan.

 

Berchet, J.-L. (2000) La revue de l'entreprise, n° 618, janvier-février.

 

Blanchard-Laville,, C. Fablet, D. (sous la dir. de) (1996) L’analyse des pratiques professionnelles, Paris, L’Harmattan, 264 p. (édition revue et corrigée, 2000).

 

Blanchard-Laville, C. Fablet, D. (sous la dir. de), (1998) Analyser les pratiques professionnelles, Paris, L’Harmattan, (édition revue et corrigée, 2000).

 

Blanchard-Laville, C. et Fablet, D. (sous la dir. de), (2001) Sources théoriques et techniques de l’analyse des pratiques professionnelles, Paris, L’Harmattan, p. 35-63.

 

Blanchard-Laville, C. ; Fablet, D. (sous la dir. de) (1999) Développer l’analyse des pratiques professionnelles dans le champ des interventions socio-éducatives, Paris, L’Harmattan.

 

Blanchard-Laville, C. ; Fablet, D. (sous la dir. de) (2000). Pratiques d’intervention dans les institutions sociales et éducatives, Paris, L’Harmattan.

 

Blanchard-Laville, C. et Fablet, D. (sous la dir. de) (2003) Travail social et analyse des pratiques professionnelles. Dispositifs et pratiques de formation, Paris, L’Harmattan.

 

Blanchard-Laville, C. et Fablet, D. (sous la dir. de) (2003) Théoriser les pratiques professionnelles. Intervention et recherche-action en travail social, Paris, L’Harmattan.

 

Blanchard-Laville, C. ; Fablet, D. (sous la dir. de) (2003) Écrire les pratiques professionnelles. Dispositifs d’analyse de pratiques et écriture, Paris, L’Harmattan.

 

Blondeau, S. (1996) Dispositifs d'analyse clinique de la conduite professionnelle. In Blanchard-Laville, C. et Fablet, D. (coord.), L'analyse des pratiques professionnelles. Paris : L'Harmattan.

 

Fablet, D. (1998) Analyse des pratiques et intervention dans des organisations de suppléance familiale, dans Blanchard-Laville, C., Fablet, D. (sous la dir. de), Analyser les pratiques professionnelles, Paris, L’Harmattan, p. 293-310.

 

Fablet, D. (1998) Les groupes d’analyse des pratiques professionnelles : un moyen pour lutter contre l’usure professionnelle, Les cahiers de l’actif, n° 264/265, mai/juin 1998, p. 83-99.

 

Fablet, D. (2002) Travail social et analyse des pratiques professionnelles : les éducateurs et leurs modèles de référence, Recherche et formation, n° 39, p. 51-68.

 

Fablet, D. (2004) Les groupes d'analyse des pratiques professionnelles : une visée avant tout formative. Connexions, 82, 105-117.

 

Guigue, M. (2002) Autour des mots « analyse de pratiques», Recherche et formation n° 39, « Analyse des pratiques. Approches psychosociologique et clinique », p. 107-121.

 

Hess, R. & Savoye, A. (1993) L'analyse institutionnelle. Paris: PUF («Que sais-je », n° 1968).

 

Imbert, F. (1996) Le groupe Balint. Un dispositif pour un « métier impossible : enseigner ». In Blanchard-Laville, C. et Fablet, D. L'analyse des pratiques professionnelles. Pariss : L'Harmattan.

 

Lourau, M. (1970) L'analyse institutionnelle. Paris : Les Éditions de Minuit.

 

Marcel, J.F., Olry, P., Rothier-Bautzer, E., Sonntag, M. (2002) Les pratiques comme objet d'analyse. Revue Française de pédagogie, 138, 135-170.

 

Schon, D.-A. (1994) Le praticien réflexif. À la recherche du savoir caché dans l'agir professionnel. Montréal : Les Éditions logiques.

 

Wittorski, R. (1994) Analyse du travail et production de compétences collectives dans un contexte de changement organisationnel. Thèse de Doctorat de Formation des Adultes. Paris : CNAM. 

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